Salomon Cavalier
Fabio Spadini, Université de Fribourg

Le Musée BIBLE+ORIENT possède un médaillon en bronze (50 x 32,7 x 0,8 mm) représentant le roi Salomon en cavalier, triomphant du Mal personnifié par une démone que les sources littéraires nomment Gillô, Gulou, Abyzou ou Obuzouth.

Sur l’avers, un cavalier nimbé frappe avec une lance cruciforme une figure féminine aux cheveux longs, très stylisée, allongée sur le sol, drapée dans un vêtement, qui représente la démone vaincue. Une inscription en grec encadre la scène,  εἷς θεὸς ὁ νικῶν, « Un seul dieu est le vainqueur ». Sur le revers, une inscription en grec est gravée sur quatre lignes, ο κ ο ικον εν βοηθια, lue jusqu’ici comme ὁ ικῶν ἐν βοηθίᾳ, « une image comme aide dans la détresse ». Le début du texte pourrait être reconstitué différemment en ὁ κα̣τ̣οικ<ῶ[1]>ν ἐν βοηθίᾳ[2] « qui trouve refuge dans la protection ». Il s’agit de la formule d’imprécation qui ouvre le Psaume 90 de la Septuaginta.

Le type iconographique et le style de cette pièce permettent de la dater entre le Ve et le VIe siècle apr. J.-C. La plus ancienne version du type de Salomon cavalier apparaît au cours du IVe siècle apr. J.-C. sur une série de pierres gravées en hématite dites magiques ou gnostiques. Le cavalier est alors vêtu en habits militaires, sans nimbe, et tient une lance qui transperce la démone. L’inscription de l’avers nomme le cavalier Solomon et la démone « la détestée », tandis que le revers désigne l’objet comme le sphragis theos, le « sceau de dieu ». Au Ve siècle apr. J.-C., Salomon devient un Saint Cavalier, comme Saint Michel ou Saint Sisinnios, avec l’ajout de deux attributs essentiels: le nimbe et la lance cruciforme. Dès cette période, le nom de Salomon cesse peu à peu d’être inscrit sur les amulettes. Ces deux éléments, les attributs et l’absence de nom, permettent donc de placer le médaillon dans la dernière étape du développement de ce motif.

Au delà des différences stylistiques, la fonction de l’amulette est identique. Elle vise à transmettre les pouvoirs de l’anneau que Dieu donna à Salomon pour soumettre les démons selon le Testament de Salomon, rédigé entre le Ier et le IVe s. apr. J.-C. A chaque démon vaincu correspond une maladie. Obuzouth y figure comme celle qui « ne dort pas la nuit » et parcourt le monde à la poursuite des femmes en couche et des nourrissons qu’elle tue. Elle peut aussi porter atteinte à la santé de tout individu : rendre sourd et muet, nuire aux yeux, faire perdre la raison, causer des douleurs dans le corps. Le roi reçut ainsi le pouvoir de dominer les démons, et par là de libérer les hommes des maladies qui les affligent, comme le résume l’historien Flavius Joseph (Ier s. apr. J.-C.) : « Dieu lui accorda aussi l’art de combattre les démons pour l’utilité et la guérison des hommes. Comme il avait composé des incantations pour conjurer les maladies, il a laissé des formules d’exorcisme pour enchaîner et chasser les démons, de façon qu’ils ne reviennent plus». (Antiquités Judaïques, VIII, 45-47, trad. E. Nodet, Paris, Editions du Cerf, 2005).

Le pouvoir du médaillon est ici augmenté par l’inscription du début du Psaume 90, encore employé aujourd’hui dans les monastères afin de faciliter les guérisons. Le médaillon du Musée BIBLE+ORIENT entre ainsi dans la catégorie des amulettes à fonction apotropaïque et thérapeutique.

 

 


[1] Le graveur a inscrit un oméga au lieu d’un omicron.

[2] Les points sous les lettres indiquent que celles-ci n’ont laissé que des traces équivoques qui pourraient appartenir à d’autres lettres que celles retenues.

 

 

 

 

 

 

Bronze

50 x 32,7 x 0,8 mm
Ve-VIe siècle apr. J.-C.
No.-Inv. GA 2010.1

 

 

Bibliographie sélective

COSENTINO, Augusto, « La tradizione del re Salomone come mago ed esorcista », in A. Mastrocinque (éd.), Gemme gnostiche e cultura ellenistica, Bologna, 2002, p. 41-59.

 

DASEN, Véronique, « Magic and Medicine: the Power of Seals », in Chr. Entwistle et N. Adams (éds.), ‘Gems of Heaven’. Recent Research on Engraved Gemstones in Late Antiquity c. AD 200-600, London, 2011, p. 69-74.

 

DULING, Dennis, « Solomon, exorcism, and the Son of David », The Harvard Theological Review, 68, 1975, p. 235-252.

 

HERRMANN Christian, STAUBLI, Thomas, 1001 Amulett. Altägyptischer Zauber, monotheisierte Talismane, säkulare Magie, Fribourg, 2010.

 

JOHNSTON, Sarah Iles, « The Testament of Solomon from Late Antiquity to the Renaissance », in J. Bremmer et J. Veenstra (éds.), The Metamorphosis of Magic from Late Antiquity to the Early Modern Period, Leuven-Paris-Dudley, 2002, p. 35-49.

 

PATERA, Maria, Figures grecques de l’épouvante de l’antiquité au présent : Peurs enfantines et adultes, Leiden, 2014.

 

SPIER, Jeffrey, « Medieval byzantine magical amultes and their tradition », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, 56, 1993, p. 25-62.